Les colosses de Memnon, deux sculptures monumentales pesant chacune plus de 1 300 tonnes, se dressent majestueusement sur la rive occidentale de Thèbes depuis environ 3 400 ans.
Ces géants de pierre de plus de 18 mètres de hauteur représentent le pharaon Amenhotep III et cachent une histoire fascinante marquée par un phénomène acoustique mystérieux apparu après un tremblement de terre en 27 av. J.-C.. Dans cet article, vous découvrirez l'origine de ces statues colossales, les secrets de leur construction, et les raisons pour lesquelles elles portent un nom grec.
Sur la rive occidentale du Nil, à l'emplacement appelé Kôm el-Hettan dans la nécropole thébaine près de la ville moderne de Louxor, deux sculptures monumentales marquent l'entrée de ce qui fut autrefois le plus grand temple funéraire jamais construit en Égypte ancienne.
Ces colosses représentent le pharaon assis sur son trône, les mains posées sur les genoux, le regard tourné vers l'est en direction du fleuve. Contre les jambes de chaque statue, vous pouvez observer deux petites figures sculptées représentant son épouse Tiy et sa mère Mutemwiya.
Amenhotep III, neuvième pharaon de la XVIIIe dynastie, régna de 1386 à 1353 avant notre ère. Fils de Thoutmôsis IV et de Moutemwiya, son règne marque l'apogée de la civilisation égyptienne antique. Cette période se distingue par une prospérité exceptionnelle et une paix durable qui permirent au pharaon de se consacrer à des projets architecturaux d'une ambition sans précédent.
Amenhotep III commanda pas moins de 250 monuments, temples et statues à travers l'Égypte, faisant de lui l'un des plus grands bâtisseurs de l'histoire égyptienne. Son règne bénéficia d'une richesse internationale sans égal, héritée des conquêtes de ses prédécesseurs, notamment Thoutmôsis I et III. L'architecte Amenhotep fils de Hapou conçut et réalisa une grande partie de Thèbes telle qu'on la connaît aujourd'hui.
Le colosse sud présente un piédestal de 3,30 m de hauteur, à moitié enfoncé dans le sol, avec une aire de 10,5 × 5,5 m. La statue elle-même mesure 13,97 m de hauteur, portant la hauteur totale à 17,27 m. Avec la couronne manquante, la hauteur initiale supposée atteignait 21 m. La masse totale s'élève à 1 305 tonnes, répartie entre le piédestal de 556 tonnes et le colosse de 749 tonnes.
Le colosse nord affiche des dimensions légèrement différentes. Son piédestal mesure 3,6 m de hauteur pour une même aire de 10,5 × 5,5 m. La statue s'élève à 14,76 m, donnant une hauteur totale de 18,36 m.
La masse totale atteint 1 360 tonnes, avec un piédestal de 602 tonnes et un colosse de 758 tonnes. Les calculs les plus récents suggèrent des résultats proches de 1 800 tonnes lorsqu'on prend en compte la densité réelle du matériau.
Contrairement à ce que l'on pourrait penser, ces monolithes ne sont faits ni de calcaire, ni de granite, ni de grès. Ils sont sculptés dans une brèche siliceuse de quartzite, décrite comme une masse de cailloux agatisés liés entre eux par une pâte d'une dureté remarquable.
Cette matière très dense et d'une dureté tout à fait hétérogène offre à la sculpture des difficultés peut-être plus grandes que celles que présente le granite.
La majorité des égyptologues s'accordent sur la provenance de ces mégalithes : la carrière de Gebel el-Ahmar, située près du Caire. Les blocs durent être transportés sur 675 kilomètres jusqu'à Louxor.
Les couches de la roche dont sont extraits les deux colosses sont orientées différemment : verticalement pour le colosse sud, horizontalement pour le colosse nord.
La renommée des colosses de Memnon tient moins à leur taille qu'à un phénomène acoustique extraordinaire qui fascina le monde antique pendant près de deux siècles. Ce mystère trouve son origine dans une catastrophe naturelle qui transforma une statue royale en oracle matinal.
En l'an 27 avant notre ère, un violent séisme secoua la région thébaine. Le colosse nord, celui de droite lorsqu'on regarde les statues de face, subit des dégâts considérables.
Strabon, historien et géographe grec qui visita le site un an après cette catastrophe, documenta les dommages avec précision : "toute la portion supérieure à partir du siège a été renversée, à la suite, paraît-il, d'un violent tremblement de terre". La statue se fissura de l'épaule jusqu'au bassin, puis s'effondra partiellement.
À partir de ce moment, la statue nord commença à émettre un son mystérieux chaque matin au lever du soleil. Les descriptions varient selon les observateurs. Strabon évoque "un bruit analogue à celui que produirait un petit coup sec".
Pausanias le compare au "son d'une corde de cithare ou de lyre qui se rompt", tandis que Tacite parle du "son d'une voix humaine". Philostrate d'Athènes, dans sa Vie d'Apollonios de Tyane, rapporte que "lorsque le premier rayon éclaira la statue, Memnon parla". Ce phénomène transforma les colosses en l'une des premières attractions touristiques de l'histoire.
Les scientifiques modernes attribuent ce phénomène à des causes naturelles. Le quartzite du Gébel-Ahmar possède des propriétés particulières. Lors des brusques changements de température au lever du soleil, la pierre se dilatait, tandis que l'humidité de la nuit s'évaporait dans les fissures.
Cette combinaison produisait ces vibrations sonores caractéristiques. En effet, la dilatation thermique de la pierre au contact des premiers rayons du soleil, combinée à l'évaporation de la rosée matinale dans les fissures du quartzite, générait ces sons mystérieux.
Au début du IIIe siècle, l'empereur romain Septime Sévère décida de restaurer la statue. En 199 après J.-C., voulant honorer la divinité qui se manifestait chaque matin, il fit réparer la statue avec treize blocs maçonnés.
Par conséquent, cette intervention eut un effet inattendu : l'ajout de ces blocs forma une sourdine qui étouffa le phénomène vibratoire. Dès lors, la plainte ne se fit plus jamais entendre, mais le colosse conserva son nom qui fut étendu aux deux colosses.
Bien après leur érection, les colosses d'Amenhotep III connurent une transformation culturelle remarquable qui leur donna un nom étranger à leur origine égyptienne. Cette appropriation par les visiteurs grecs et romains témoigne d'un fascinant processus d'interprétation du patrimoine antique.
Dans les récits épiques grecs, Memnon était fils de Tithonos et d'Eôs, la déesse de l'Aurore. Ce roi légendaire d'Éthiopie participa à la guerre de Troie à la tête d'un contingent de dix mille guerriers aux côtés du roi Priam dont il était le neveu. Revêtu d'une armure forgée par Héphaïstos qui le rendait invincible, Memnon se révéla un combattant hors pair.
Toutefois, son destin bascula lorsqu'il tua Antiloque, fils de Nestor, ce qui poussa Achille à le défier en combat singulier. Zeus pesa sur une balance les chances des deux héros face à leur mère respective, mais le plateau de Memnon s'abaissa, signe de sa mort prochaine.
Afin d'amoindrir la douleur de sa mère, Zeus accorda l'immortalité à Memnon qui profite d'un bonheur tranquille dans l'Élysée. Néanmoins, Eôs ne s'en remit jamais : chaque matin, les gouttes de rosée sont autant de larmes versées.
L'assimilation des colosses égyptiens au héros grec trouve plusieurs explications. Pausanias rapporte que les Thébains locaux rejetaient cette identification : "On lui donne généralement le nom de Memnon, mais les Thébains ne veulent pas que cette statue soit Memnon, et ils y voient Phaménophis (Amenhotep III), Égyptien".
La confusion repose sur une similitude phonétique entre le nom égyptien des monuments, menou, et celui du héros hellénique. D'ailleurs, le quartier ouest de Thèbes s'appelait Memnonia en grec, renforçant cette association.
Philostrate d'Athènes offre une interprétation poétique du phénomène sonore : "Lorsque le premier rayon éclaira la statue, Memnon parla, ses yeux devinrent brillants comme ceux d'un homme exposé au soleil. Nos voyageurs comprirent alors que Memnon semble se lever devant le soleil". Cette manifestation fut interprétée comme le cri de Memnon saluant sa mère divine chaque matin.
Les statues portent 107 inscriptions de l'époque romaine, 61 en grec et 45 en latin, datées entre 20 et 250 après J.-C.. Ces graffitis mentionnaient généralement "audi Memnonem" (j'ai entendu Memnon), accompagnés du nom et de la date du passage.
L'empereur Hadrien et son épouse Sabine visitèrent le site en 130 après J.-C., événement commémoré par quatre épigrammes de la poétesse Julia Balbilla. Le poète Asklepiodotos grava notamment : "Apprends, ô Thétis, toi qui résides dans la mer, que Memnon respire encore et que, réchauffé par le flambeau maternel, il élève une voix sonore au pied des montagnes libyques de l'Égypte".
Ériger des sculptures de 1 300 tonnes sur 18 mètres de hauteur représentait un défi technique considérable pour les ingénieurs égyptiens. Les traces archéologiques relevées sur les statues révèlent les méthodes employées pour accomplir cet exploit.
L'extraction elle-même s'effectuait selon deux méthodes distinctes. Le colosse sud fut extrait à l'horizontale tandis que le colosse nord le fut à la verticale, comme l'indique l'orientation des couches de pierre visible sur chaque statue.
Les carriers employaient des ciseaux en cuivre et des maillets en bois pour creuser des tranchées verticales autour du bloc monolithique. Ils inséraient ensuite des cales en bois dans les fissures naturelles de la roche.
En trempant ces cales dans l'eau, elles se dilataient progressivement, desserrant le bloc de sa gangue rocheuse. Cette application sophistiquée de pression et d'humidité permettait de travailler le quartzite sans outils modernes.
Le transport depuis les carrières de Gebel el-Ahmar jusqu'à Thèbes nécessitait des embarcations spécialement conçues pour les charges lourdes. Ces barges permettaient de faire flotter les masses colossales sur le Nil, voie de communication naturelle des Égyptiens.
Une fois débarqués, les blocs étaient placés sur des traîneaux de halage en bois que des équipes d'hommes ou des bœufs tiraient sur des routes recouvertes de limon du Nil humidifié. Cette lubrification réduisait considérablement le frottement, facilitant le déplacement de ces poids exceptionnels.
L'érection de ces monolithes trois fois plus lourds que les obélisques classiques mobilisait des systèmes ingénieux. Les indices archéologiques suggèrent l'utilisation de rampes permettant d'élever progressivement ces masses.
Pour les statues colossales, les Égyptiens construisaient des murs de briques autour du socle, remplissaient l'espace de sable, puis le vidaient graduellement pour abaisser délicatement le monolithe.
Des cordes et des systèmes de leviers assuraient le contrôle durant cette phase délicate. Cette technique garantissait une pose précise tout en préservant l'intégrité de la sculpture.
Derrière les deux colosses de Memnon s'étendait autrefois le plus vaste temple funéraire jamais construit sur la rive occidentale de Thèbes. Surnommé le Temple des millions d'années, cet édifice mesurait 700 mètres de longueur et couvrait 40 hectares. Depuis 1998, une mission égypto-allemande dirigée par Hourig Sourouzian mène des fouilles systématiques qui révèlent progressivement les secrets de ce sanctuaire disparu.
Vers 1200 avant notre ère, un tremblement de terre dévasta partiellement cette merveille architecturale. Les dynasties suivantes utilisèrent ensuite le site comme carrière de pierre pour leurs propres constructions. Les crues du Nil aggravèrent la situation au fil des siècles.
Seuls deux colosses monumentaux restèrent debout à l'entrée du temple. Les structures architecturales ont presque entièrement disparu, enfouies sous une couche alluviale de 2 à 3 mètres.
Le Projet de conservation des colosses de Memnon et du temple d'Amenhotep III a permis de remonter plusieurs paires de colosses royaux en quartzite et en albâtre. La mission a découvert et documenté 287 statues de la déesse lionne Sekhmet depuis le début des fouilles. En particulier, 42 statues de Sekhmet furent mises au jour durant la campagne 2006, et 27 autres en décembre 2017.
Deux sphinx monumentaux en calcaire de 8 mètres de longueur ont été exhumés en 2021 derrière le troisième pylône. D'ailleurs, les archéologues ont redressé une stèle monumentale, une dizaine de statues royales et une grande statue d'hippopotame en albâtre dans la cour à péristyle.
Les fouilles ont révélé que trois pylônes précédaient le temple, chacun orné d'une paire de statues colossales du roi. La première paire en quartzite mesurait 19,5 mètres de hauteur.
La deuxième paire, légèrement plus petite, se dressait devant le second pylône. Une troisième paire exceptionnelle en albâtre gardait le troisième pylône. Grâce aux travaux de restauration, deux colosses en albâtre ont été redressés en décembre 2014 devant ce troisième pylône.
Vous pouvez accéder au site tous les jours de 6 heures à 17 heures. L'entrée reste gratuite. Derrière les colosses de Memnon, le terrain constitue un vaste chantier de fouilles où les fondations du temple disparu émergent progressivement.
Les colosses de Memnon se situent sur la rive occidentale du Nil à Louxor, à environ 2 kilomètres à l'intérieur des terres. Vous pouvez rejoindre Louxor par avion via son aéroport international ou par train, avec deux liaisons quotidiennes reliant la ville au Caire et à Assouan.
Afin de traverser vers la rive ouest, vous disposez de plusieurs options : le pont par voiture ou bus, ou une expérience plus authentique sur un radeau traditionnel comme dans l'Antiquité.
Le trajet en voiture depuis le centre-ville prend plus de temps que prévu car le pont se trouve à l'extérieur de la ville. Notez qu'il n'existe pas de transports en commun desservant directement le site. En particulier, vous devriez envisager de participer à une visite organisée ou de réserver un chauffeur-guide privé.
Le site se trouve stratégiquement entre Louxor et la Vallée des Rois, ce qui en fait une étape naturelle lors de circuits combinés incluant le temple d'Hatchepsout et Medinet Habou. Une halte de 15 à 30 minutes suffit généralement pour admirer les statues et prendre des photos.
Pour les photographes, arrivez au lever du soleil lorsque la lumière sur les collines derrière offre un spectacle remarquable et que peu de visiteurs sont présents.
Le terrain plat et uniforme rend le site accessible en fauteuil roulant ou avec une poussette. Vous pouvez parfois observer les archéologues au travail derrière les statues. Par ailleurs, le restaurant Memnon situé juste en face des colosses offre une vue agréable sur les monuments.
Q1. Qu'est-ce que les Colosses de Memnon exactement ?
Les Colosses de Memnon sont deux statues monumentales en quartzite représentant le pharaon Amenhotep III assis sur son trône, les mains posées sur les genoux.
Érigées il y a environ 3 400 ans, ces sculptures de plus de 18 mètres de hauteur et pesant chacune plus de 1 300 tonnes se dressent à l'entrée de ce qui fut le plus grand temple funéraire jamais construit en Égypte ancienne, sur la rive occidentale du Nil près de Louxor.
Q2. Pourquoi ces statues égyptiennes portent-elles un nom grec ?
L'association avec le héros grec Memnon provient d'une confusion phonétique entre le nom égyptien des monuments "menou" et celui du héros de la mythologie grecque.
Après qu'un tremblement de terre en 27 av. J.-C. ait endommagé le colosse nord, celui-ci émettait un son mystérieux au lever du soleil. Les visiteurs grecs et romains interprétèrent ce phénomène comme le cri de Memnon saluant sa mère Éos, la déesse de l'Aurore.
Q3. Comment le colosse nord s'est-il mis à "chanter" ?
Suite au tremblement de terre de 27 av. J.-C., le colosse nord se fissura et commença à émettre un son au lever du soleil.
Ce phénomène résultait de la dilatation thermique du quartzite au contact des premiers rayons solaires, combinée à l'évaporation de la rosée matinale dans les fissures de la pierre.
Le son cessa définitivement après la restauration romaine de 199 apr. J.-C., lorsque l'empereur Septime Sévère fit réparer la statue avec des blocs maçonnés qui étouffèrent les vibrations.
Q4. Comment les Égyptiens ont-ils transporté ces géants de pierre sur 675 kilomètres ?
Les blocs de quartzite furent extraits des carrières de Gebel el-Ahmar près du Caire, puis transportés sur des barges spécialement conçues qui descendaient le Nil jusqu'à Thèbes.
Une fois débarqués, les monolithes étaient placés sur des traîneaux de halage en bois tirés par des équipes d'hommes ou des bœufs sur des routes recouvertes de limon humidifié, ce qui réduisait considérablement le frottement.
Q5. Peut-on visiter les Colosses de Memnon aujourd'hui ?
Oui, le site est accessible tous les jours de 6 heures à 17 heures et l'entrée est gratuite. Les colosses se situent sur la rive occidentale du Nil à Louxor, stratégiquement placés entre la ville et la Vallée des Rois.
Pour une expérience optimale, il est recommandé d'arriver au lever du soleil lorsque la lumière est magnifique et qu'il y a peu de visiteurs. Le site est accessible en fauteuil roulant grâce à son terrain plat.
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